PLUTARQUE

PLUTARQUE

Plutarque est une des figures marquantes de l’hellénisme antique tardif, dont l’activité se situe à la charnière des Ier et IIe siècles après J.-C. De son œuvre il subsiste une partie considérable, composée de deux blocs d’importance sensiblement égale: d’une part, celui que l’on désigne depuis la Renaissance, par suite d’une généralisation abusive du nom de Moralia , ou Œuvres morales , d’autre part, celui qui est constitué par les biographies d’hommes célèbres, ou Vies . Ces derniers, qui appartiennent tous au monde politique et militaire de la Grèce et de Rome, sont, à quelques exceptions près, associés, puis comparés par paires – un Grec, un Romain: ce sont les Vies dites Parallèles –, selon une technique un peu stéréotypée, mais avec une remarquable qualité de narration. Bien que ne se voulant nullement œuvre d’historien, les Vies constituent une mine de renseignements précieux concernant l’histoire de l’Antiquité. Elles ont fréquemment été reliées de préférence, ou même exclusivement, au nom de Plutarque. À tort, assurément. Car si les Œuvres morales contiennent des écrits rudimentaires, artificiels ou oiseux, elles offrent aussi de nombreux textes d’une haute valeur éthique, d’un intérêt philosophique, voire métaphysique, non négligeable, ou dépositaires d’un savoir éclectique.

Plutarque et son temps

Plutarque naquit vers 46 après J.-C. à Chéronée en Béotie. Après un long déclin, cette région du centre de l’Hellade allait connaître vers la fin du Ier siècle de notre ère une réelle renaissance artistique et littéraire. Plutarque trouva dans sa famille, notable et aisée, une atmosphère culturelle et morale favorable à l’épanouissement de son intelligence ainsi qu’à ses aspirations à la vertu. Il fit de nombreux voyages en Grèce et au-delà: d’abord à Athènes, dont le rôle de métropole intellectuelle restait intact; aux environs de sa vingtième année, il s’y initia sans doute à la rhétorique, s’y passionna pour les mathématiques, la physique, les sciences naturelles, l’histoire, et surtout la philosophie auprès du célèbre platonicien Ammonios, recevant même l’honneur de la citoyenneté athénienne. Il passa probablement par Éphèse et par Smyrne. Il se rendit à Alexandrie, dont il fréquenta l’illustre école de médecine. Bientôt chargé, dans sa cité, de diverses fonctions municipales ou régionales, il profita d’une mission dans la capitale de l’Empire, vers la fin du règne de Vespasien (en 79), pour y donner des conférences et se transformer, grâce au renom qu’il avait déjà acquis, en une sorte de directeur de conscience, comme il l’était à Chéronée, à la tête de sa petite université domestique. Il visita d’autres villes italiennes. Un second voyage, une quinzaine d’années plus tard, devait l’amener à Rome vers la fin du règne de Domitien (en 96). Au cours de ces deux séjours, il se lia d’amitié avec de hauts dignitaires: Mestrius Florus, consul et familier de Vespasien, qui lui fit obtenir le titre de citoyen romain, et Sosius Sénécion, plusieurs fois consul et ami de Trajan, par l’intermédiaire duquel il connut peut-être le futur empereur.

Mais c’est pour Delphes et son sanctuaire que Plutarque quitta le plus souvent et le plus longuement Chéronée, non point, cette fois, pour perfectionner ses connaissances, mais par piété; à Delphes, il exerça en effet, jusqu’au bout, la prêtrise d’Apollon; devenu citoyen de la ville du dieu, il y remplit d’autres charges, en particulier l’agonothésie à l’occasion des jeux Pythiques. Après sa mort, vers 125-126, ses deux petites patries lui élevèrent en commun un buste gravé d’une épitaphe.

Les «Œuvres morales»

De la masse de son œuvre, il ne subsiste guère que la moitié; soit une centaine d’écrits sur quelque deux cent cinquante authentiques, la partie la moins amputée étant le corpus des Vies . Les Œuvres morales , qui restent constituées par plus de soixante-dix écrits, traitent en réalité de thèmes extrêmement variés. Il est vrai que les titres se rapportant à la philosophie populaire et à l’éthique, à la morale, sont les plus nombreux: Comment distinguer le flatteur de l’ami , Sur les progrès dans la vertu , Sur l’utilité des ennemis , Préceptes de santé , Préceptes de mariage , etc.; près d’une trentaine. Néanmoins, à côté de ceux-là, nous trouvons des titres se rapportant à la philosophie proprement dite: deux concernant Platon, trois, les stoïciens, trois, les épicuriens, un, l’essence de l’âme; à la théologie: Isis et Osiris , Le Démon de Socrate , La Superstition , quatre concernant l’oracle de Delphes; à la politique: cinq, dont les Préceptes de politique ; à l’éducation: Comment le jeune homme doit écouter la poésie , Sur la manière d’écouter ; à la psychologie animale: quatre, dont Si les animaux sont doués de raison ; aux sciences physiques et naturelles: quatre, dont Le Visage qui apparaît dans la lune ; à la littérature: La Malignité d’Hérodote , Comparaison d’Aristophane et Ménandre ; à l’histoire: une dizaine, dont La Fortune des Romains ; ainsi que deux ouvrages tout à fait composites, Le Banquet des sept sages et Propos de table . Toute cette matière est organisée, sauf quand il s’agit d’ébauches, soit en forme de traité, d’essai, de dissertation, soit en forme de «dialogue». Les premiers peuvent se présenter comme une lettre, s’apparenter à une harangue ou, généralement pour les écrits de jeunesse, à un exercice de rhétorique. Quant au «dialogue», il s’inscrit dans une tradition largement représentée depuis Platon, mais se relie directement à celui-ci malgré une nette différence de technique: chez Plutarque, point de succession rapide de questions et de réponses, mais une alternance de discours d’argumentation et de réfutation, avec un effort pour respecter la vérité psychologique des interlocuteurs, discours interrompus par des incidents dont le récit a pu servir de modèle aux créateurs de la nouvelle et du roman, au développement desquels Plutarque a donc d’une certaine manière contribué.

Quelle que soit la gravité des problèmes qu’il a pu traiter, Plutarque ne peut être qualifié de penseur. Il lui manquait cette vigueur créatrice de l’esprit qui est la marque de l’originalité; parfait connaisseur des théories d’autrui, il n’en a produit lui-même aucune; encore moins a-t-il élaboré de système. Son maître spirituel fut celui qu’il appelle son «divin Platon», même si son tempérament ou d’autres influences le poussèrent parfois à s’écarter de lui. De Platon provient sa croyance en un Dieu éternel, origine de tout Être et de tout Bien, qui toutefois fait bon ménage avec le panthéon de la religion populaire ancestrale, auquel un prêtre d’Apollon, initié de surcroît aux mystères de Dionysos, ne pouvait qu’être attaché. Aussi l’athéisme – une folie – et la superstition – une impiété – lui sont-ils insupportables. À l’égard des dieux étrangers, sa théologie, qui, à l’instar de celle de Platon, recourait volontiers aux mythes interprétés allégoriquement, adoptait des conceptions syncrétistes. Aucune allusion, cependant, chez lui, au mithracisme, ni au christianisme, ce qui paraît surprenant pour un esprit aussi curieux connaissant par contre, quoique fort inexactement, le judaïsme, qu’il considère comme une simple superstition. Pour expliquer le problème du Mal dans le monde, Plutarque croit à l’existence et à l’action de démons intermédiaires entre les dieux et les hommes, démons dont l’influence peut du reste être bénéfique, tel ce «démon de Socrate» que nous appellerions volontiers son ange gardien, et qui sont par ailleurs responsables de la divination. Aux yeux de Plutarque, le triomphe du Mal ne peut être que provisoire: justice sera rendue dans l’au-delà, car l’âme individuelle est immortelle et promise à des réincarnations. De quelle manière ce principe contraire s’accorde avec la Providence, cet autre article de la foi plutarquéenne, nous ne l’apprenons pas non plus, ni quels rapports la Providence entretient avec la liberté humaine et avec la Fortune. Au reste, toutes ces doctrines s’accompagnent chez Plutarque de bien des hésitations, qui relèvent en grande partie d’une propension au scepticisme héritée, elle aussi, de l’Académie, et d’une attitude d’humilité devant ce qui dépasse les limites des investigations humaines.

En réalité, ce que Plutarque entendait avant tout par la philosophie, c’était bien la morale; se hisser lui-même et conduire ses contemporains à la vertu, et, par elle, au bonheur, était son but primordial. Il s’agit pour lui non point d’extirper de l’âme, comme le voulaient les stoïciens, l’élément irrationnel, ses instincts et ses passions, mais de les dominer par la raison, conformément à ce trait caractéristique de sa nature: le culte du juste milieu. Plutarque, cependant, dont la culture était de toute façon colossale, ne pouvait se vouloir disciple exclusif, fût-ce au prix de quelques dissidences, de Platon et de l’Académie. D’Aristote et du péripatétisme, il subit de notables influences dans sa réflexion métaphysique, ainsi que dans ses conceptions poétiques et scientifiques. De Pythagore lui venait son attrait pour la mystique des nombres. Il était en revanche l’ennemi déclaré des stoïciens et des épicuriens. Des premiers il admirait, certes, le courage et il admettait même telle ou telle de leurs opinions, mais, sur le fond, il les a vivement combattus. Sa confiance dans la bonté et la douceur, son sens de la faiblesse humaine et de l’imperfection cosmique étaient aux antipodes de l’orgueil du stoïcisme. Quant aux épicuriens, ils lui étaient franchement odieux; il ne pouvait que détester leur matérialisme, leur athéisme et leur hédonisme. Avec tous ses mérites, Plutarque ne se distinguerait pas tellement, pour ce qui est de ses Œuvres morales , de la cohorte des vulgarisateurs qui, depuis des siècles, avaient traité les mêmes sujets, si sa prédication ne rayonnait d’une admirable sincérité. On a l’impression, en le lisant, qu’il possédait lui-même la sérénité qu’il s’efforçait de faire partager à autrui; de presque chaque page se dégagent une bonté d’âme, une «philanthropie», qui expliquent que, malgré tout ce qui le sépare du christianisme, Plutarque ait pu susciter la sympathie des Pères de l’Église et prendre rang parmi leurs auteurs païens favoris.

Les «Vies parallèles»

Plutarque entreprit, selon son témoignage, la rédaction des biographies de quelques hommes célèbres à l’instigation de ses amis. S’étant pris d’intérêt pour ce travail, il allait en fait consacrer une bonne partie de la fin de sa vie à composer, d’abord sans doute, les quatre Vies isolées d’Aratos, d’Artaxerxès, d’Othon et de Galba, puis les vingt-deux «couples» de Vies parallèles qui nous restent, une dizaine d’autres Vies étant perdues: un Grec-un Romain, soit Thésée-Romulus, Lycurgue-Numa, Solon-Publicola, Thémistocle-Camille, PériclèsFabius Maximus, Alcibiade-Coriolan, Timoléon-Paul Émile, Pélopidas-Marcellus, Aristide-Caton l’Ancien, Philopœmen-Flamininus, Pyrrhos-Marius, Lysandre-Sylla, Cimon-Lucullus, Nicias-Crassus, Eumène-Sertorius, Agésilas-Pompée, Alexandre-César, Phocion-Caton le Jeune, Agis et Cléomène-les Gracques, Démosthène-Cicéron, Démétrios-Antoine, Dion-Brutus. Ce faisant, Plutarque n’inaugurait pas un genre: la littérature grecque avait déjà connu des «éloges», des tentatives biographiques, voire des Vies à l’époque hellénistique; mais, vu que de ces dernières nous ne possédons que d’infimes fragments, nous ne pouvons savoir ce que Plutarque leur doit. Quant à l’idée de la «comparaison» par paires, elle représentait depuis longtemps un exercice de rhétorique. Adaptée de cette manière à la biographie, elle était en quelque sorte conforme à la réalité contemporaine, marquée par l’entrée en politique, comme sénateurs et magistrats, de nombreux Grecs, auxquels Plutarque voulait peut-être montrer dans quel esprit ils devaient accepter la compétition. Elle flattait néanmoins, en magnifiant certaines visions du passé, le patriotisme hellénique de Plutarque, quel qu’ait été par ailleurs son loyalisme à l’égard de Rome.

Plutarque – il le déclare expressément – ne voulait aucunement en composant ses Vies faire œuvre d’historien, mais uniquement peindre des caractères. C’est-à-dire, en fait, des individus, sans considération de leur influence sociale ni même, en général, de leur insertion dans la chronologie. Ses héros ne sont que de remarquables exemples, des figures représentatives de l’humanité aux prises avec ses passions, victorieuses ici dans le vice, vaincues là dans la vertu. Les Vies sont en somme la vérification sur dossier de la philosophie des Œuvres morales . Que Plutarque, toutefois, ait pu célébrer des faits de guerre ne relevant que de cette course à la gloire et à la puissance qu’il réprouvait en tant que philosophe est une contradiction qu’il ne semble pas avoir ressentie. Pour ce qui est du choix des héros et des «couples», nous ne pouvons faire que des suppositions; de certains, nous dirions qu’ils sont bien assortis, d’autres au contraire procèdent d’un rapprochement forcé. C’est de leur diversité, comme de celle des sources dont Plutarque s’est servi, que proviennent les différences de mise en œuvre, laquelle, autrement, serait à peu près uniforme, avec les éléments fondamentaux suivants: la famille du héros, sa jeunesse, son éducation, son aspect extérieur, les circonstances qui laissent prévoir sa destinée, son développement, ses actions, sa vieillesse, sa mort. Tout cela exposé avec parfois trop de crédulité, un certain manque de sens critique, mais un art consommé, auquel concourent les récits, les anecdotes, les images, toute une vie qui en rend la lecture si attrayante.

Après sa mort, Plutarque, à travers des imitations et des anthologies, devint vite un classique. Les œuvres attestées, traduites, pour certaines d’entre elles, en syriaque dès le VIe siècle, et en latin à partir du XIVe, furent réunies dans de nombreux manuscrits à partir du IXe siècle. La grande impulsion fut donnée par les éditions vénitiennes parues chez Alde Manuce en 1509 (Mor. ) et 1519 (Vies ). Après celles-ci, virent le jour d’autres traductions latines, des éditions bilingues gréco-latines, des traductions dans toutes les langues européennes, parmi lesquelles celle de Jacques Amyot reste fameuse. L’influence de Plutarque ne cessa de s’étendre. Partout, les auteurs, les artistes les plus divers – il faut au moins citer Montaigne – l’admirent, l’utilisent ou l’imitent. Shakespeare, Corneille, Racine, Schiller lui empruntent des sujets de drame ou de tragédie. Des monarques – Henri IV, Frédéric II de Prusse, Napoléon – font de ses œuvres leur livre de chevet. Les philosophes de l’ère des Lumières, Rousseau en premier lieu, et les hommes de la Révolution vénèrent en lui le glorificateur de la vertu, le héraut de l’idéal libertaire, l’ennemi de la tyrannie. Cependant, depuis le XIXe siècle, l’étoile de Plutarque a considérablement pâli, pour différentes raisons d’ordre psychologique et littéraire: royalistes, romantiques, historiens, adeptes d’un classicisme étroit se sont retrouvés pour le dénigrer ou l’ignorer. Avec les éditions modernes qui se publient de nos jours, avec les travaux d’exégèse et d’analyse qui lui sont consacrés, on peut penser que Plutarque retrouvera peut-être sa place dans le jardin des cultures et des civilisations.

Plutarque
(v. 50 - v. 125) historien et moraliste grec. Un grand nombre de ses ouvrages ne nous sont pas parvenus. Les autres ont été classés en deux groupes: les Vies parallèles et les OEuvres morales.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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